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Une journaliste sur les traces de sa mère disparue au Viêt Nam

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Une journaliste sur les traces de sa mère disparue au Viêt Nam

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Quy couvrait le conflit aux côtés des troupes du Nord et ne revint jamais. Quarante ans après, sa fille reporter s’est lancée sur ses traces.

Ma mère avait 27 ans lorsqu’elle décida qu’il était temps pour elle de faire ses preuves en tant que journaliste. Elle demanda l’approbation de sa famille, implorant son père de signer les papiers pour la laisser couvrir la guerre du Viêt Nam. Elle lui expliqua que c’était la chance de sa vie, une occasion unique de voir l’Histoire se dérouler sous ses yeux.

Un dangereux périple

Elle choisit de partir pour le Viêt Nam central, qui avait la réputation d’être la zone de combat la plus violente du conflit. Pleine d’énergie et de détermination, elle quitta Hanoï et emprunta la Piste Hô Chi Minh — un ensemble de routes et de sentiers sinuant à travers jungle et montagne, utilisé par le Viêt Nam du Nord pour envoyer des troupes et des vivres au Sud.

Quy était la première femme reporter de guerre du Viêt Nam du NordCrédits : Ly Huong

Quy était la première femme reporter de guerre du Viêt Nam du Nord
Crédits : Ly Huong

Elle était la seule femme parmi la centaine d’écrivains, d’artistes, de musiciens et de photographes qui parcouraient la Piste à ce moment-là. Quy transportait dans un sac aussi lourd qu’elle sa nourriture, un hamac pour la nuit et le reste de ses affaires.

Il lui fallut deux mois pour atteindre un campement d’écrivains installé dans un retranchement du FNL, au cœur des montagnes à l’ouest de Da Nang. Elle y retrouva mon père, également journaliste, qui était parti couvrir la guerre un an plus tôt. Ils ne furent pas réunis bien longtemps. Ils appartenaient à deux services différents et n’étaient pas impliqués dans les mêmes opérations.

Puis, une nuit du printemps 1969, Quy disparut. Le groupe de soldats du FNL qu’elle accompagnait fut attaqué par des Marines sud-coréens, alliés des troupes américaines.

Les Marines ouvrirent le feu et Quy s’effondra aux pieds d’un combattant viêt-cong, qui repoussa les assaillants avec une grenade. Ils réussirent à s’échapper mais abandonnèrent Quy, supposant qu’elle était morte. On ne la revit plus jamais.

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La guerre est terminée depuis quarante ans maintenant, mais sa dépouille n’a toujours pas été retrouvée. L’histoire de ma mère, et la recherche de la vérité sur ce qui lui est arrivé, à elle et à son corps, reste une grande souffrance pour ma famille. Au fil des ans, nous nous sommes souvent rendus sur les lieux du drame.

Nous poursuivons les recherches. Cette année, je suis retournée au Viêt Nam où j’ai contacté les associations de vétérans américains et coréens dans l’espoir d’obtenir des informations. Ils ont promis d’essayer de nous aider. Nous avons même employé des médiums dans l’espoir qu’ils puissent nous apprendre quelque chose.

Quy était la seule femme de la pisteCrédits : Ly Huong

Quy était la seule femme de la Piste
Crédits : Ly Huong

Nous avons creusé toute la zone avec nos pelles et nos pioches, aidés par des fermiers locaux. Tout ce que nous avons retrouvé, c’est un simple bouton et une pince à cheveux. Peut-être que ces deux objets lui appartenaient, peut-être pas…

Avec l’aide des villageois, nous avons érigé une stèle commémorative là où Quy a été vue pour la dernière fois. Nous sommes allés la chercher dans les montagnes de marbre de Da Nang, qui servaient autrefois de retranchement pour les combattants communistes, et sont aujourd’hui une destination touristique. Cela nous réconforte de savoir que son âme a désormais un endroit où reposer. Mais nous nous posons toujours de nombreuses questions.

Lorsque j’appelle à la maison, nous parlons pratiquement toujours d’elle.

Les stigmates de la guerre

Peu de familles dans ce pays n’ont pas été touchées par la « guerre américaine », et qui ne continuent pas de pleurer des proches victimes du conflit.

La stèle commémorative a été placé sur le lieu de sa disparition

La stèle a été placée sur les lieux de sa disparition

Au Viêt Nam, nous vénérons nos ancêtres. Dans la plupart des maisons de ce pays de 90 millions d’habitants, on trouve un autel funéraire où l’on prie pour les parents, les grands-parents et les autres défunts. Le passé n’est jamais très loin.

Plusieurs années après sa mort, ma famille m’a donné une copie du journal intime de ma mère, qu’elle confia à mon père avant d’accompagner les soldats sur le champ de bataille. J’ai été stupéfaite de constater qu’elle m’écrivait tous les jours.

Sur une des pages, alors qu’elle décrit comment elle a échappé à un bombardement américain qui a décimé des unités de soldats nord-vietnamiens tout autour d’elle le long de la Piste Hô Chi Minh, elle ajoute que me quitter pour aller couvrir la guerre est la décision la plus dure qu’elle ait jamais eu à prendre.

Elle parle de sa peur de mourir et de ne pas pouvoir être là pour moi. Cette pensée l’obsédait tellement qu’elle fait la promesse de rentrer à la maison après l’opération qu’elle était en train de couvrir. Celle-là même qui lui coûta la vie.

Plus tard, elle détaille comment elle a fêté mon deuxième anniversaire dans la jungle. Elle écrit : « À ma fille chérie, petite Ly. Ma toute petite, aujourd’hui il fait un temps magnifique là où je me trouve. La lumière du soleil irradie, si claire, si éclatante après des jours de pluie. Ton anniversaire se doit d’être sublime. Mais ma pauvre petite, tu n’as pas reçu de cadeau, de bonbons et de nouveaux vêtements de ma part en ce jour spécial. Mon cœur se brise quand je pense à toi. »

Six ans après l’écriture de ces mots, le 30 avril 1975, jour où le Viêt Nam du Sud se rendit enfin aux forces communistes du Nord, ma famille ressentit à la fois de l’allégresse et du chagrin. Au Nord, en tant que membre de la Child Pioneer Brigade [Mouvement des Jeunes Pionniers], je défilai dans les rues de Hanoï avec fierté, en agitant un drapeau communiste fait-maison et en chantant des chants révolutionnaires.

Quelques jours plus tôt, après des années passées loin de chez nous, mon père était rentré de la guerre, confirmant enfin la nouvelle de la mort de ma mère. Bien que nous nous doutions de la réalité, ma grand-mère fut prise de violents tremblements et s’agrippa à l’armoire pour tenir debout. Elle resta ainsi un long moment, en silence. J’étais à ses côtés. Je me cramponnais aux mains de ma grand-mère, perdue. C’était la première fois que je voyais mon père depuis que j’étais née.

Beaucoup d’autres membres de notre famille qui habitaient au Sud ont pris la mer ou l’avion par peur de représailles du Nord.

Nous ne savions pas ce nous devions ressentir. Devait-on se réjouir ou s’effondrer ? La nuit, nous pleurions la mort de ma mère. À la lumière nous riions, dans l’obscurité nous pleurions. C’était ainsi. Les jours suivants, nous avons mis notre peine de côté pour célébrer le retour de mon père et la fin de la guerre. Nous parlions avec fierté d’un membre de la famille qui avait fait partie de la délégation nord-vietnamienne, celle qui avait négocié les Accords de Paix de Paris de 1973 pour mettre fin au conflit. Nous étions également enthousiastes à l’idée de retrouver notre famille qui vivait au Sud.

Mais à 1 500 km de Saïgon, désormais Hô-Chi-Minh-Ville, un membre de notre famille, lieutenant-colonel de l’armée sud-vietnamienne, avait été capturé par les forces du Nord. Il passa les treize années suivantes dans un camp de rééducation. Un autre membre de la famille, qui travaillait comme docteur dans un hôpital militaire, passa aussi quatre ans dans un camp pour avoir soigné des soldats ennemis.

D’anciennes blessures

Un autre parent réussit à traverser une marée de civils agités, pour monter à bord d’un navire américain et quitter le Viêt Nam.

La famille de Quy a fait ériger cette stèle à sa mémoireCrédits : Ly Huong

La famille de Quy a fait ériger cette stèle à sa mémoire
Crédits : Ly Huong

Beaucoup d’autres membres de notre famille qui habitaient au Sud ont pris la mer ou l’avion par peur de représailles du Nord. Ils se sont ensuite installés aux États-Unis, au Canada, en France et en Belgique. Quarante ans plus tard, certains refusent encore de revenir au Viêt Nam. « Nous ne voulons pas rouvrir d’anciennes blessures », disent-ils.

Ma famille évite de faire mention de la guerre lors des réunions familiales. Nous sommes conscients que les bons souvenirs de certains sont les cauchemars de beaucoup d’autres. Nous continuons à nous appeler entre nous « ceux du Sud » et « ceux du Nord ». La moitié de la famille parle de la guerre du Viêt Nam et l’autre de la résistance contre les États-Unis.

Mais nous y avons tous survécu. Et le souvenir de ma mère est vivace. Il y a peu, j’ai trouvé une rue baptisée en son honneur dans la ville de Da Nang, près des routes auxquelles mon grand-père et trois autres membres de la famille ont donné leur nom.

La famille de Quy était bien connue. Pendant la domination française, à la fin des années 1930, son père était membre du Parlement. Il était aussi le fondateur et l’éditeur de plusieurs journaux et magazines, dont certains ont été interdits par les Français car ils affirmaient leur opposition au pouvoir colonial.

Sa sœur aînée avait fait partie du mouvement national d’indépendance contre les Français. En 1945, quand Hô Chi Minh proclama publiquement l’indépendance du Viêt Nam sur une place du centre de Hanoï, c’est un membre de notre famille qui hissa le drapeau. Une autre fut la première animatrice radio sur la Voix du Vietnam, la radio publique.

Nous pensons à ma mère presque tous les jours. Je n’ai pas abandonné l’espoir de retrouver sa dernière demeure, sa dépouille, et de découvrir ce qui lui est arrivé.

Ma mère est la raison pour laquelle je suis devenue journaliste. Je travaille aujourd’hui pour la BBC et je me suis rendue dans des zones de conflit en Afghanistan, en Irak, au Yémen, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. En suivant ses traces, je me sens plus proche d’elle.

Je vis pour la vie qu’elle a perdue trop tôt.

Ly Huong était un bébé quand sa mère est partie Crédits : Ly Huong

Ly Huong était bébé quand sa mère est partie
Crédits : Ly Huong

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Dates clés de la guerre du Viêt Nam

1954 – Signature des Accords de Genève, qui divisent le Viêt Nam en deux – le Nord communiste aide les guérilleros à se battre contre les troupes du Sud soutenues par les Américains.

1964 – Les États-Unis bombardent le Viêt Nam du Nord.

1965 – Les premières forces de combat américaines arrivent au Viêt Nam.

1973 – Signature des Accords de Paix de Paris ayant pour but de « mettre un terme à la guerre et de restaurer la paix au Viêt Nam », mettant officiellement fin à l’implication américaine directe – mais les combats entre le Nord et le Sud se poursuivent.

30 avril 1975 – Les troupes nord-vietnamiennes entrent dans Saïgon – le Viêt Nam du Sud est contrôlé par les forces communistes et le pays est réunifié, mettant ainsi fin à la guerre.

On estime que plus de trois millions de personnes ont été tuées dans le conflit.


Traduit par Marine Périnet d’après l’article « Searching for the truth about my mother », paru sur BBC News.

http://www.ulyces.co/huong-ly/une-journaliste-sur-les-traces-de-sa-mere-disparue-au-viet-nam-guerre/

 

 

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