Intime connexion !

Intime connexion !
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Intime connexion !
Intime connexion !
Intime connexion !
Intime connexion !

Grâce ou à cause du génie de l’informatique, notre monde que nos ancêtres croyaient si grand est devenu tout petit. Et le Vietnam lui-même n’échappe pas aux mailles du réseau !

La campagne, les maisons blotties sous les bambouseraies, les buffles paisibles qui broutent le long des routes, les petits villages aux matins noyés de brume, les rivières paresseuses ou cascades furieuses, les grands aréquiers ou les eucalyptus qui frissonnent… Quel tableau bucolique ! Quel bonheur pour le touriste en mal d’authenticité ou pour le citadin qui aspire à prendre un peu de repos loin du brouhaha des villes ! On a le sentiment qu’ici rien n’a changé depuis des siècles, à l’image des repiqueurs de riz courbés sur les rizières… Quoique, à y regarder de près, on peut s’apercevoir que la modernité prend aussi ses quartiers au quê (campagne) !
 
Pour se connecter, c’est où ?
 
Pour arriver dans ce petit bourg de montagne, la route a été longue et éprouvante. Pléonasme quand on parle de la route ici, car au Vietnam, la route est toujours longue… à l’aune des distances occidentales.
Combien de fois ai-je dû expliquer à mes visiteurs que dans nos contrées, le voyage ne se mesure pas en kilomètres, mais en heures. D’ailleurs, je suis toujours étonné de voir sur le bord des routes des bornes kilométriques, alors que je trouverais plus judicieux de trouver des bornes horaires.
En effet, lire «Yên Bái 30 km» et lire «Yên Bái 1 heure» n’ont pas le même effet sur le moral et l’organisme du voyageur ! C’est comme pour un marathon ! Dans le premier cas, on se détend en se disant qu’il ne reste plus que 20 minutes de route, on relâche la tension des muscles dorsaux et on accepte les chocs vertébraux, on se met même à chanter, assuré que cela ne durera plus longtemps, au risque de s’effondrer lamentablement dans le fond de la voiture en hurlant que l’on va se jeter par la fenêtre tellement que notre dos nous fait souffrir. Dans le second cas, on maintient l’effort, on reste concentré, on sait que la course n’est pas gagnée, qu’il faut encore tenir une heure, on économise son souffle, on continue à se cramponner, volonté tendue vers l’arrivée, préservant ainsi son capital lombaire jusqu’au bout.
Et quel plaisir que de pouvoir se dégourdir les jambes, quand enfin nous pouvons faire halte à l’étape ! Et c’est ce que je fais dans ce petit village qui aligne ses maisons au bord d’une route caillouteuse. Mais, tandis que mes compagnons de voyage s’installent dans leurs chambres, je demande au tenancier du petit «nhà nghi» (petit hôtel) dans lequel nous posons nos valises si je peux accéder à Internet. Non que j’éprouve une quelconque addiction pour l’écran et le clavier, mais je dois impérativement écrire avant ce soir mon article pour le Courrier du Vietnam ! Et si je devais l’oublier, les messages laissés sur mon téléphone mobile par un membre du secrétariat de rédaction gentiment impitoyable me culpabilisent suffisamment pour que je laisse mes amis profiter des charmes champêtres, tandis que j’use mes yeux et la pulpe de mes doigts devant un ordinateur…
Mais ce n’est pas dans mon petit hôtel que je pourrais me livrer à mon exercice hebdomadaire, car ici ni wifi, ni poste informatique. En effet, après une dénégation vigoureuse, l’hôtelier m’indique d’un geste vague le lieu où je pourrais trouver des ordinateurs accueillants. À gauche en sortant de l’hôtel, puis à 100 m à droite… Fort de ces précieuses informations, je pars à la recherche de mon salut !
 
Discrétion assurée !
Tourner à gauche en sortant de l’hôtel ne me pose pas de problèmes, par contre je m’aperçois vite que les mètres ici sont comme les kilomètres : aléatoires !
En effet, après être passé devant une petite boutique, un vendeur de téléphone, un salon de coiffure, une autre petite boutique, j’arrive bientôt à l’issue de mon hectomètre sans voir poindre le plus petit bout d’ordinateur, ni la plus petite pancarte annonciatrice d’un lieu où puissent se trouver des ordinateurs en libre-service…
 
Passant devant quelques personnes occupées à décharger un camion de feuilles de thé en vrac, je m’enquiers de l’objet de ma quête. Ce qui a deux effets : tout le monde s’arrête de travailler pour écouter ce drôle de Tây (Occidental) qui parle vietnamien, et quinze doigts m’indiquent une petite bicoque de l’autre côté de la route. Pour y accéder, je dois franchir une passerelle branlante au-dessus d’un fossé rempli d’eau verdâtre, et avoir suffisamment d’assurance pour faire reculer le chien jaune qui défend son territoire et le bout de la passerelle avec virulence. Comme tout le monde le sait, si le chien a un odorat très développé, il a la vue courte, et sans doute mon odeur n’est-elle pas proportionnelle à ma morphologie, car plus j’approche du gardien canidé, plus il distingue la masse qui lui arrive dessus et plus il opère un repli stratégique accompagné d’aboiements d’excuses…

Ce remue-ménage fait sortir de la petite maison une jeune femme portant un bébé dans les bras. Je me dis que je me suis sans doute trompé et que je dérange une famille dans son intimité, mais très vite la maman me détrompe en m’invitant à passer sous la porte basse. Là, dans une pénombre où les écrans dispensent une lumière blanchâtre, trois ordinateurs alignés sur une grande table en bois me tendent leur clavier. Dans le coin opposé, un grand lit avec une moustiquaire, à côté d’une petite armoire. Un peu plus loin, un petit réchaud et quelques ustensiles de cuisine…  

Je suis dans le cybercafé local, mais je suis aussi dans la maison d’habitation des propriétaires. Avec un sourire, la jeune femme me fait signe de m’installer devant un écran. Tandis qu’elle déclenche le compteur qui permettra de décompter mon temps de connexion et d’utilisation, je prends place sur une chaise en fer. Pendant une heure, je vais être connecté au monde entier depuis ce petit bout de Vietnam, dans cette humble demeure, où une maman, rassurée par cet Ông Tây qui parle sa langue, vaque à ses occupations domestiques jusqu’à allaiter son enfant. J’ai l’impression d’être écartelé entre deux mondes…

Après avoir effectué mon pensum, je prends le temps de discuter un peu avec mon hôtesse. Son mari travaille dans les champs de thé, et elle s’occupe de cette activité complémentaire. Les ordinateurs sont achetés d’occasion et la redevance pour les connexions est minime car l’opérateur participe à l’effort d’informatisation des campagnes. Mais, en fait, rares sont les utilisateurs pour des raisons professionnelles ou pour des adresses électroniques. Ceux qui viennent sont surtout des enfants et des jeunes qui surfent sur les jeux en ligne. D’ailleurs, au moment où je prends congé, des adolescents accueillis par un chien frétillant pénètrent dans la maison pour s’éparpiller devant les trois écrans et entamer une longue partie de jeu de combat…

Dehors, quelques ampoules déchirent un peu la nuit tombante. En me retournant, j’aperçois l’enseigne éclairée de rouge : INTERNET.

Au même moment dans des milliers de petits villages au Vietnam, d’autres enseignes identiques ouvrent le monde à ceux qui vivent dans ces si charmants petits coins de campagne !


 Gérard BONNAFONT/CVN

 

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