Impossible attente !

Impossible attente !
Impossible attente !

«Prendre la file», «Faire la queue»... Autant d’expressions qui sont autant étrangères au Vietnamien que lui est le cassoulet toulousain ! Ici, on se marche joyeusement sur les pieds, on s’écrabouille gentiment les orteils... Prenez la file d’attente !

Il m’a fallu plusieurs mois pour comprendre et accepter que le concept de file d’attente soit totalement différent de ce que je connaissais jusqu’alors. Mes parents m’avaient appris que la plus infime politesse consistait à respecter l’ordre d’arrivée des gens devant un guichet, dans un magasin ou tout autre lieu regroupant des individus partageant le même intérêt : celui d’être servi. Ces préceptes élémentaires étaient si solidement ancrés en moi que je ne pouvais imaginer qu’il puisse en être autrement dans l’univers. Or, un jour, je vins vivre au Vietnam. Et je reçus une belle leçon d’humilité, en découvrant que la queue (nom familier pour file d’attente !) n’était pas identique sur Terre !

Joyeuse cohue

Si elle est digne, disciplinée et compassée en France, elle est gaie, vibrionnante et totalement anarchique au Vietnam. Ici, ce n’est pas «chacun à son tour», c’est «chacun pour soi» ! Et il existe plusieurs tactiques pour réaliser le tour de force d’être servi en premier quand on est le dernier arrivé…

La plus commune est de remonter toute la file, ou plutôt le groupe agglutiné devant le guichet, pour venir s’immiscer entre le vendeur et son client, et prendre ainsi la place de celui-ci. Curieuse impression, quand on est le client, que de voir brusquement le visage de son interlocuteur, masqué par une abondante chevelure, qui vous chatouille le nez, alors même que vous n’avez pas terminé de demander votre renseignement ou d’effectuer votre transaction! Et maintenant, avec le casque, l’opération est d’autant plus redoutable que son contact avec nos narines est plutôt abrupt !

Une autre stratégie, plus musclée, consiste à bourrer de coups de coudes les côtes de vos voisins, escomptant que la résistance de ceux-ci soit moindre que celle de votre articulation cubito-radiale. Ceci entraîne, inéluctablement, le repli immédiat des importuns qui vous empêche d’arriver au premier rang !

Il existe une autre pratique, celle de s’infiltrer par glissement successifs et sinueux, pour remonter progressivement la file. Cette pratique est plutôt utilisée par les personnes fluettes qui prennent ici leur revanche sur les statures imposantes ! Il y a enfin, quelques acteurs consommés, qui passent devant, avec force excuses et sourires, en montrant le bébé fatigué ou le vieillard cacochyme, alibi jugé infaillible pour obtenir son passe-droit dans la file. Je soupçonne, nombre d’entre eux, d’emprunter l’alibi à des personnes compatissantes, le temps d’effectuer leur achat ! Mais attention, tout se passe dans la plus grande cordialité, du moins en apparence !

En effet, personne ne semble se formaliser de ces comportements peu altruistes, et chacun paraît accepter d’être sans cesse repoussé en queue de peloton, alors qu’il était en passe de faire la course en tête. Cependant, à y regarder mieux, on s’aperçoit que les sourires masquent une vraie détermination à prendre sa revanche dès que possible. La victime de l’instant précédent devient ainsi agresseur la minute suivante, regagnant quelques places au profit d’un, momentanément, plus faible, qui l’instant d’après deviendra un plus fort, et ainsi de suite, jusqu’à épuisement complet de la file ou du dernier qui écoeuré, ira s’asseoir à l’écart, attendant un hypothétique guichet déserté.

Droit au but !

On comprend que l’occidental égaré dans une telle confusion puisse y perdre son latin ! Combien de fois ai-je souri dans ma barbe, en observant la mine défaite et courroucée d’occidentaux ballottés au gré du flux d’une file d’attente, tantôt projetés vers l’avant, à deux pas du guichet, atteignant enfin l’objet de leur désir, puis dans la seconde suivante, refoulés en arrière, projetés dans les profondeurs de la cohue, voyant s’éloigner, tel un improbable mirage, le guichet tant espéré !

Plutôt que de courir le risque de perdre la face en m’énervant, voici les tactiques que je mets en oeuvre, et qui me permettent de garder ma place, même quelquefois, d’en gagner quelques unes ! J’utilise souvent la technique dite du monolithe : profitant de ma corpulence et de mon expérience de talonneur de rugby, j’essuie les coups de coudes ou d’épaules, sans broncher et surtout sans bouger. Après quelques tentatives, l’adversaire se fatigue (ou se fait mal !) et renonce à renverser l’obstacle, préférant le contourner. Intervient alors la seconde technique, qui consiste à tendre la jambe sur le trajet de contournement, emprunté par le «décidé à me passer devant», tout en écartant les coudes, pour bloquer son passage. Cà me donne une attitude d’éléphant prêt à prendre son envol, mais c’est redoutablement efficace. Las, d’avoir mes pieds dans les siens et mes coudes dans le nez, le «coupeur de fil» opte pour l’affrontement direct. Il ou elle me regarde avec le sourire, appuie sur mon bras, me signifiant ouvertement qu’il ou elle a la ferme intention d’usurper ma position dans la file. Dans ce cas, je souris à mon tour et lui assène inexorablement : «Em (ou anh, bà, chi, ông, cháu, selon le cas…) phải cho môt lúc nhé !» (Il faut attendre un peu hein !) sans bouger d’un poil ! À dire vrai, il m’est arrivé une fois ou deux d’utiliser des techniques plus rudes, notamment en mettant fermement ma main sur l’épaule de l’outrecuidant, pour le forcer à me regarder et lui dire d’un ton ferme : «Tai sao anh (ou… selon le cas) lai xúc pham anh (ou… selon le cas) ? (Pourquoi m’offensez-vous ?), ou encore «Tai sao chi… làm anh buôn ?» (Pourquoi me rendez-vous triste ?). Le temps que mon interlocuteur revienne de sa surprise d’entendre un étranger lui parler vietnamien, et surtout comprenne en quoi il m’offense ou me rend malheureux, je reprends ma place avec un grand sourire, accompagné d’un retentissant «Cám on !».

Mais la technique que je préfère, c’est d’être avec ma femme (qui, je vous le rappelle est vietnamienne), et de la suivre quand elle remonte les files, en prenant la place des autres. À nous deux, on fait un sacré pack d’avant !

Ainsi va la vie dans les files d’attente au Vietnam, les «hàng» comme on dit ici !

Gérard BONNAFONT/CVN

 

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