Pique nique au Vietnam

Au Vietnam, on n'en est pas encore à voir des aires de pique-nique aménagées au bord des grandes voies de circulation, mais la pratique du repas à ciel ouvert, "bua com ngoài troi" comme on dit ici, se développe de plus en plus. Jeunes étudiants désireux de se retrouver en bande après une studieuse semaine de cours, familles urbaines trop éloignées de leur quê natal, mais qui veulent profiter de l'air pur de la campagne, couples souhaitant trouver une douce intimité derrière des haies sauvages..., la campagne vietnamienne se peuple le week-end ! Habitué depuis mon plus jeune âge à cette coutume, qui consiste à quitter le doux confort d'une table dominicale pour s'installer sur une nappe à carreaux, en plein territoire d'une myriade de bestioles velues et piqueuses, j'ai très vite initié ma famille à ce genre de délicieuse torture... Et j'ai très vite découvert qu'ici, le pique-nique n'a rien de commun avec ce que je connaissais ! Allez, aujourd'hui il fait beau, je vous invite ! À l'aventure... En général, quand une famille part en pique-nique, l'intendance est conséquente : couverts en plastique, glacière, ouvre-boîte, couteau, serviettes en papier, victuailles diverses réparties généralement entre charcutailles, chips, salades préparées à l'avance et mises au frais dans la glacière, fromages et fruits, et pour les plus douillets, table et chaises pliantes, voire barbecue pour les hédonistes. Pour le pain, pas d'inquiétude, on l'achètera au passage, dans une petite boulangerie de village. Au total, un coffre de voiture plein à ras-bord... Ça c'est pour le pique-nique à l'occidentale ! Au Vietnam, on voyage plus léger, et pour cause… essayez de mettre sur une moto qui supporte déjà 3 passagers, tout ce que j'ai énuméré ci-dessus ! Oh, bien sûr, au pays des armoires normandes transportées sur le porte-bagages, rien n'est impossible, mais il ne faut pas mélanger plaisir et travail. Que pour des raisons professionnelles ou utilitaires, on transforme sa moto en semi-remorque, n'a rien d'anormal (nonobstant l'amende substantielle que l'on risque ! Il y a quand même des lois dans ce pays !), mais quand il s'agit d'aller se promener, hors de question de ne pas prendre ses aises. Place donc à la frugalité des accessoires, sans que cela ne porte atteinte, comme vous le verrez, à l'abondance du repas. Dès que la décision d'agapes en plein air est prise, la famille se répartit les rôles : je vérifie l'état de la moto et procède à un nettoyage minutieux destiné à la faire rutiler, mon épouse se précipite au cho (marché) pour réunir les ingrédients du repas, et ma fille commence à entasser dans de nombreux sacs plastiques, peluches, ballons, crayons, et autres accessoires indispensables à une fillette de 5 ans qui va manger sur l'herbe ! En général, tout cela est mené tambour battant, car il faut partir à la fraîche pour éviter l'acharnement héliostique (si, si, ce mot existe !). Donc, environ 2 heures plus tard, c'est une famille réjouie qui s'installe sur une moto propre comme 1.000 dôngs neufs (cette comparaison nécessite une petite explication pour les non-avertis : en France je dirais, comme un sou neuf, mais au Vietnam il n'existe pas de pièce de un sou ! Par contre il y a des pièces de 1.000 dôngs !). Ce dimanche, nous décidons de trouver un petit coin du côté de Bát Tràng, pas très loin de Hanoi, au bord du fleuve Rouge, joignant ainsi l'utile à l'agréable. En effet, Bát Tràng, c'est d'abord le village de la céramique, et nous devons justement remplacer quelques bát , nia et autres tách que les vicissitudes de la vie quotidienne ont transformés en éclats divers. Ce sera pour l'après-midi, lors d'une promenade digestive à la vieille halle des artisans, véritable caverne d'Ali Baba, où nous trouverons sans aucun doute objets à notre goût. Pour l'heure, nous délaissons le village bondé de touristes, pour nous engager dans un petit chemin creux qui nous offre la fraîcheur de grands palétuviers. La moto cahote sur le sol pierreux, faisant fuir des centaines de couples de papillons participants à leur façon au renouvellement de la vie en ce printemps frémissant. Leur envolée éperdue fait bien rire ma fille qui tend les mains pour les attraper. Attention ma fille, ne t'agites pas trop où notre pique-nique va s'achever avant d'avoir commencer, là au milieu des cailloux, le nez dans la poussière ! Je roule doucement, attendant la sentence conjugale, qui ne tarde pas : là, on s'arrête ici !Bon appétit ! Ici, c'est une trouée qui s'ouvre dans une haie d'arbustes sauvages, et conduit à une petite clairière dans une bananeraie, ceinte d'une clôture de bambous. Derrière les troncs, on distingue le fleuve Rouge qui s'étire langoureusement sous le ciel bleu. Le soleil qui filtre entre les feuilles des arbres dessine un store de lumière diffuse, devant lequel dansent quelques insectes, déjà engourdis par la chaleur. Le sol est recouvert de cette herbe courte, large et drue, si particulière au Vietnam, et qui donne l'impression de marcher sur un revêtement caoutchouteux. Un petit coin de paradis, en somme ! À peine ai-je eu le temps de mettre ma moto sur béquille, que déjà ma fille entame une chasse à tous les animaux vivants qui peuplent se coin de campagne, aussi petits soient-ils, aussi cachés soient-ils, et que mon épouse déploie un grand carré de tissu qui nous servira de table. J'admire sa dextérité et l'art avec lequel elle improvise son buffet champêtre, à partir de ce qu'elle a trouvé au marché avant de partir : bánh chung (les fêtes du Têt s'étirent...), pâté de boeuf en boîte, giò ou mortadelle vietnamienne, roulade froide de veau, porc fermenté en feuilles de latanier, bánh mì croustillant acheté à une petite vendeuse de rue, pour faire plaisir à son occidental d'époux le seul fromage à tartiner que l'on peut trouver dans le monde entier, ce qui fait rire aux éclats la vache qui est sur le couvercle de la boîte, et le dessert... Le dessert est un véritable repas à lui tout seul : bánh bò nuong de couleur verte (gâteaux traditionnels vietnamiens qui ressemblent un peu à des 4/4), orange, pommes, mangues, papayes... Devant la quantité, je me demande comment nos estomacs vont pouvoir absorber tout cela. Mécréant que je suis ! J'oublie que je suis au Vietnam et la suite va me le rappeler. Le premier est arrivé tandis que je mordais à pleine dents un énorme sandwich au giò . C'est un petit garçon du même âge que ma fille, qui, intrigué par cette drôle de famille mangeant par terre, vient pointer sa frimousse derrière la clôture de bambous. Un doigt aussi boueux que la berge du fleuve, dans le nez, il observe nos agapes d'un oeil étonné. Discrètement, je donne à ma fille un bánh chung pour qu'elle lui remette. Après quelques secondes d'hésitation, il s'en saisit d'un geste rapide et disparaît en courant. J'ai à peine le temps de finir mon sandwich qu'il revient avec l'arrière ban, en l'occurrence un frère et une soeur aînés. Cette fois-ci c'est sous forme de sandwichs au pâté que nous payons notre tribut. Même cause, mêmes effets : après récupération des dons, tout le monde disparaît. Après quelques minutes, des crissements sur les feuilles sèches des bananiers qui parsèment le sol, nous avertissent que le nombre de visiteurs est plus important. En effet, c'est toute une famille qui déboule dans notre salle à manger : le père, la mère, un oncle et les 3 enfants. Après les formules traditionnelles de salutations, nous apprenons que nous sommes dans leur propriété, amis qu'ils sont contents que nous nous soyons arrêtés, "car l'endroit est vraiment agréable, n'est-ce pas ?". Et comme ils sont très heureux d'accueillir le Tây et sa famille, ils viennent nous apporter des fruits. On met tout çà sur la table et sans façon on invite tout le monde à partager notre copieux repas. Moment extraordinaire de sympathie et de convivialité avec des personnes que nous n'en connaissions pas 10 minutes auparavant, étonnées comme toujours d'entendre un Tây parler leur langue. Très vite, la clairière retentit des rires des enfants qui chahutent sous les arbres, des voix des adultes qui parlent de tout et de rien, de la vie, du bonheur d'être en famille, des soucis du travail, de ce qui se passe ici et là-bas... Comme toujours au Vietnam, tout s'arrête aussi brusquement que çà commence. La mère se lève, hèle ses enfants pour retourner à la maison. Le père prend congé, parce qu'il faut aller travailler, en prenant le soin de nous dire que nous pouvons rester aussi longtemps que nous le souhaitons. Nous nous retrouvons à 3. Alors que j'aide mon épouse à ranger nappes et couverts dans des sacs, je la vois extraire du coffre de la moto... un hamac qu'elle déploie et attache à 2 arbres ! "Voilà, maintenant, tu te reposes un peu !". Bon et bien, puisque c'est un ordre...! Gérard BONNAFONT/CVN

Commentaires

pique nique à Bat Trang

Bonjour,

Pas de "commentaire" juste un remerciement à ce Tay qui évoque si bien le Vietnam : le cadre, l'ambiance, la convivialité, preuve, s'il en était besoin, qu'il a totalement intégré ce Pays que nous sommes nombreux à aimer et à visiter.

Toute petite question : ce coin ravissant est-il loin de l'arrêt du bus qui dessert Bat Trang, pas loin des buffles attelés et des gargottes ? - évidemment en moto on peut faire rapidement de la route, mais ce cadre idyllique est-il à plus d'un ou deux kms ?? nous irions bien nous aussi "offrir" une partie de nos victuailles aux propriétaires du lieu!!!

Cordialement - Kung Fu

Ma devise : un ami, c'est une route, un ennemi, c'est un mur - proverbe chinois
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